Une cuisine est l'endroit de tous les dangers, on en éloigne les enfants le plus souvent, mais petit j'adorais m'y introduire, voler un morceau de pâte crue, appuyer sur les boutons du robot ménager, goûter la sauce de salade. Plus tard, j'ai travaillé dans une cuisine et j'en garde un souvenir très vif . Quand je le pouvais, je m'arrêtais et observais les autres en train de travailler. Cela me fait penser maintenant aux démontages de décor, quand chacun a une place bien précise, connaît exactement son travail. Le tout ressemble à un ballet fragile, apparemment bien réglé, mais toujours sujet à l'incident, au dérapage. La cuisine de restaurant est un lieu de théâtre fascinant : les sons de bouillonnement, de fritures, de sauces qu'on bat au fouet, de plats qu'on demande finissent par former une ritournelle obsédante, qu'on garde longtemps en tête après le travail. C'est le lieu du plaisir, des odeurs, des saveurs, et en même temps, c'est le lieu du devoir et du pouvoir. On doit respecter les ordres, les horaires, les procédures, etc
C'est cette double dimension, très visible dans le microcosme de la cuisine, mais qui tisse aussi nos relations quotidiennes, qu'on soit enfant ou adulte, qui m'interpelle et que j'ai eu envie de décrire.
Il y a trois personnages dans le spectacle :
Le Grand Manitou (ou le Grand Jacques, c'est selon), qui réclame les plats, qui insiste pour les obtenir, qui menace, presse, ordonne. On ne le voit jamais, c'est une voix qui passe par un interphone et à laquelle on répond en appuyant sur un bouton. C'est une figore d'Ogre qu'on doit satisfaire en envoyant les plats demandés, toujours plus nombreux, toujours plus rapidement.
Louis, le chef cuisinier, qui travaille depuis trente-cinq ans. Il connaît bien son métier, et a des principes très stricts. On dit bonjour, on se lave les mains, on maintient une cuisine propre.
Fabienne, l'apprentie, qui sort juste d'une école et pour qui c'est le premier jour de travail. Elle a envie d'y arriver, mais n'a pas encore beaucoup d'expérience.
C'est une histoire très simple : le jour de l'arrivée de l'apprentie est un jour particulier. Louis, le cuistot, doit la former, mais sans perdre de temps. Fabienne (ou Fafa c'est selon) doit apprendre vite et n'a pas le droit à l'erreur. C'est un jour où il y a du monde au restaurant, les clients sont exigeants, le Manitou est nerveux. Tout le spectacle décrit la relation entre le cuisiner expérimentée et la jeune apprentie. Une relation purement pédagogique au départ, puis amicale ensuite, tendue pendant le «rush» ou «le coup de bourre», puis apaisée ensuite. Il y a plusieurs voies dans le spectacle : celle des odeurs, des matières, des fumées, des bouillonnements, des frémissements, des musiques de couteaux qu'on aiguise, de casseroles qu'on remue, de légumes qu'on coupe, celle du ballet des corps dans l'espace, corps qui se gênent ou deviennent fluides selon les moments, qui hésitent, changent brusquement de direction, chancellent. C'est le côté ludique du spectacle, directement visuel. Et puis une autre voie plus secrète, plus intérieure : la relation qui se tisse entre le cuistot et son apprentie. Cette relation évolue tout le long du spectacle et constitue le fil rouge qui nous conduit du début à la fin. Passe en elle beaucoup de figures différentes dans lesquelles l'enfant peut se retrouver : la relation maître élève, père fille, ami amie, etc
C'est le chatoiement continuel de ce rapport que je cherche et qui constitue pour moi le cur du spectacle. J-Yves Ruf
Biographie
Jean -Yves Ruf
Après des études en Lettres Modernes, Jean-Yves Ruf sest formé auprès de lEcole Nationale Supérieure dArt Dramatique du Théâtre National de Strasbourg et de lEcole Florent à Paris.
Il a intégré ensuite lUnité nomade de formation à la mise en scène dirigée par Josiane Horville. Au cours de ses études, il a notamment été stagiaire de Gérard Rocher, Gérard Poli, André Serré au Théâtre National de Strasbourg, de Krystian Lupa à Cracovie et de Claude Régy.
Metteur en scène, il a créé en 1998 / 1999 Savent-ils souffrir ? (création collective) Compagnie Chat Borgne Théâtre, en 2000 Chaux vive (Création collective) Compagnie du Chat Borgne Théâtre, en 2001 Erwan et les Oiseaux (Création jeune public), en 2002 / 2003 Comme il vous plaira de Shakespeare et en 2004, Unplusun en collaboration avec la Compagnie du Singe Debout et Par les cornes, la saison dernière à la Manufacture.
Comédien, il a joué dans Germania 3 (Heiner Muller / Jean-Louis Martinelli) en 1997 / 1998, Marion de Lorme (Victor Hugo / Eric Vigner) en 1998 / 1999, Beaucoup de bruit pour rien (Shakespeare / Jean-Claude Berutti) en 2001, La Cerisaie (Tchekhov / Jean-Claude Berutti), Personnenkrets (Lars Noren / Jean-Louis Martinelli), Platonov (Tchekhov / Jean-Louis Martinelli) .
Distribution :
Conception Chat Borgne Théâtre
Mise en scène Jean-Yves Ruf
Scénographie Laure Pichat
Son Jean-Damien Ratel
Construction et machinerie Daniel Dimajo
Régie Daniel Dimajo
Avec Justin Lenoir, Nina Nkundwa
Sur une invitation de Laurent Coutouly, L'Arche / Scène conventionnée pour l'enfance et la jeunesse, scène
jeunes publics du Doubs.
Production déléguée : Le Granit - scène nationale, Belfort
Coproduction : Chat Borgne Théâtre, L'Arche / Scène conventionnée pour l'enfance et la jeunesse, scène
jeunes publics du Doubs, Le Granit - scène nationale, Belfort, le Créa - Festival Momix - Kingersheim, le Théâtre de Villeneuve lès Maguelone (34) / Scène conventionnée jeunes publics La Grande Ourse, la Comédie de Caen.
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National.